Au fil de l’eau, carnet n° 6 – Brésil – Salvador de Bahia – Carnaval

Au fil de l’eau, carnet n° 6 – 28 avril 2019 – Brésil

« Un pays, c’est pour moi, un visage, un sourire, un accueil, un prénom, bien plus que des villes, des montagnes, des forêts ou des rivières. » Pierre Fillit

 

28 février 2019 – Salvador et baie de Bahia – Brésil

Bonjour l’Amérique, bonjour le Brésil, bonjour le Carnaval…

Partis de Mindelo au Cap Vert le mercredi 6 février, Valérie, Marc et moi, après 22 jours de mer (incluant un stop de 24 heures au superbe archipel de Fernando de Noronha) sommes en vue, ce matin, de la côte brésilienne et de Salvador de Bahia. Les tours vertigineuses construites tout au long du littoral nous laissent un goût amer après trois semaines de l’immensité vierge et bleue que nous laissons derrière nous.

Une fois doublé le phare de l’entrée de la baie de Bahia (larges rayures horizontales noires et blanches), nous longeons la côte sud de Salvador pour atteindre le Terminal Nautico, petit port de plaisance au pied de la ville historique.

Nous sommes accueillis et aidés par des marineros dont l’un, pantalon/chemise blanche, parle parfaitement français. Et pour cause, Dominique*, c’est de lui qu’il s’agit, est français. Ancien du Club Med, il est installé depuis vingt-cinq ans au Brésil. Les informations qu’il nous donnera sur le pays, la sécurité, Salvador… nous serons précieuses. Les deux pontons de la marina (eau, électricité) sont au trois quarts vides. Un troisième ponton est réservé aux bateaux de transport et de promenade. Durant le carnaval, leur balai sera incessant, sonorisations à fond.

En face du port, le « Mercado Modelo » et la tour à l’intérieur de laquelle circulent les ascenseurs qui nous propulsent à la hauteur de la ville ancienne, soixante-quinze mètres plus haut. Elle ressemble, à s’y méprendre, à un phare. Les deux sont situés à moins de trois cents mètres du port. La nuit, elle est entièrement éclairée de rouge, de bleu… Très pratique en journée. Le soir, même pour si peu, il est conseillé de prendre un taxi depuis la ville haute pour éviter de faire ce minuscule bout de chemin à pied, sécurité oblige.

Valérie, Marc et moi nous offrons nos premières caïpirinhas authentiquement brésiliennes chez « Cuco », restaurant-bar de bonne tenue conseillé par Dominique. Pour avoir gouté les « classiques » et les « spéciales », notre préférence va aux premières. Un petit plat de tapas plus loin, nous sommes partis découvrir la ville et ses festivités.

Premier contact donc avec « l’institution carnaval ». En réalité, carnaval est trop générique car chaque ville possède une forme de carnaval qui lui est propre, une musique spécifique, etc. A contrario de celui de Rio de Janeiro (défilé-spectacle grandiose auquel on assiste depuis des tribunes ou sur le bord des rues), celui de Salvador, plus modeste, est participatif. Chacun peut danser aux côtés ou à la suite des bands. Ceux-ci défilent seuls ou accompagnés d’un camion podium avec son orchestre juché sur la plate-forme haute et ses baffles énormes qui crachent des décibels en veux-tu, en voilà. Infatigables, danseurs et musiciens défilent durant des heures. La fête débute vers quinze heures pour se terminer vers trois heures du matin. Depuis le port, nous participons au déferlement de bruit… euh, de musique. L’ambiance est agréable, familiale. Les forces de l’ordre, omniprésentes, veillent au calme. L’alcool aidant, les nuits sont, parait-il, plus agitées.

Valérie, soumise aux impératifs de son travail, repart en France le samedi soir. Marc repartira le lendemain. Leurs départs, ajoutés à notre arrivée à terre et donc à la fin de « notre » transat, laisse un grand vide.

Christine qui avait navigué en Bretagne en juin avec moi, arrive dans la nuit de lundi à mardi, peu après minuit. C’était son anniversaire la veille. Retour chez « Cuco » avec caïpirinha, plat, dessert… Nous faisons notre choix, grandeur nature, en copiant sur les plats commandés par nos voisins. Ceci dit, la carte, présentée sur une tablette numérique dans toutes les langues, photos et descriptifs à l’appui, est très, très bien conçue.

Le taximan d’un certain âge (le mien peut-être) qui nous prend en charge pour le retour, est chanteur. Il nous fait d’abord écouter des morceaux de lui, enregistrés. Il a une très belle voix. Il nous interprète ensuite, sur des musiques seules (karaoké) plusieurs de ses chansons. Pas fréquent quand même comme rencontre. Sa conduite s’en ressent, elle est quelque peu approximative (pas facile de chanter et conduire en même temps semble-t-il). Youtube qu’il nous fait écouter, lui rend hommage. Au final, un excellent moment passé avec cet homme vraiment charmant.

A Salvador, le ravitaillement n’est pas chose simple. Dans les alentours du port, rien, hormis une boulangerie qui fait des petits pains blancs totalement inconsistants et insipides. Pour ma première tentative de courses, je demande à un taxi de m’emmener dans une grande surface que j’avais repérée en rentrant de la ville haute. Il m’emmènera dans une autre du même nom au fin fond de rien… pour ne pas y trouver grand-chose. La course à cependant été intéressante pour lui. C’est déjà ça.

Pour ma deuxième tentative, Christine, arrivée dans l’intervalle, m’accompagne. Nous nous rendons, à pied, au grand marché Sao Joaquim à une quarantaine de minutes au nord de la ville. Certains quartiers que nous traversons n’inspirent qu’assez peu confiance. Beaucoup d’hommes sont assis ou couchés à même le sol, désœuvrés et parfois, sans doute un peu shootés. Sur place, comme un air de souk avec une large allée principale plutôt pimpante et ses multiples contre-allées enchevêtrées et étroites. Fruits et légumes se disputent les étales avec l’artisanat. Pas l’abondance du Maroc, mais pas loin. De beaux produits, carottes, pommes de terre, tomates, mangues, oranges vertes… Dans une ruelle, nous découvrons un magasin qui commercialise des produits en vrac. Cela va des noix de Cajou au bicarbonate de soude. Nous y prenons des sortes de chips de banane à la cannelle (excellentes, quasi les mêmes que celles que je trouvais à Mayotte), des abricots secs, des noix de Cajou et… du sel rose de l’Himalaya (le tout pour quelques euros). A une extrémité, le marché aux poissons qui jouxte un petit port où les barques des pêcheurs trouvent refuge.

Avant d’effectuer d’autres achats et pour voir ce qu’on y trouve, nous nous rendons au supermarché voisin, deux cents mètres plus loin. Grande surface dont la taille n’a rien à voir avec celle où m’avait emmené le taxi deux jours plus tôt. Bien fournis, les rayonnages sont du type stockage, aucune fioriture mais beaucoup de produits divers. Le rayon bière est impressionnant. J’en prends deux au malt, garanties supérieures, pour goûter (elles s’avèreront bonnes). Il y a des produits pour lutter contre les cafards, hantise des équipages (Marc en a tué un qui essayait de monter à bord par le truchement de la pendille-amarre arrière, sortant pourtant de l’eau). Côté pain, circulez, il n’y a rien à voir hormis les classiques pains en sachet type toasts (bien obligé de s’y résoudre parfois). Ceux qu’on fait à bord sont bien meilleurs. Ni boucherie, ni charcuterie. Pas de poisson non plus. Pires qu’en Espagne ou au Portugal, les quelques fromages présents sont très éloignés de nos habitudes alimentaires. Ils ont quasi tous la même couleur fade, une sorte de jaune délavé. Le rayon fruits et légumes est bien achalandé. J’ai retrouvé le goût des mangues, un plaisir. Les citrons verts sont superbes.

Une fois nos emplettes terminées, nous repassons au marché aux poissons. Nous en prenons un sympa (dont je ne sais pas le nom) et de belles crevettes, les deux pour environ 10 €. Bien chargés, nous rentrons en taxi.

A un jet de pierre de notre ponton, les bâtiments de la Marine Nationale. Fidèle aux autres marines militaires du monde, les ordres de montée/descente du drapeau (et autres) se donnent au sifflet. Il nous aura fallu un peu de temps pour le comprendre et associer sifflets et activités de la marine nationale.

 

Vendredi 9 mars 2019

Une semaine après l’atterrissage de transat, Christine et moi quittons Salvador ce matin. Douze milles plus loin, effectués avec la GV seule sous quinze nœuds de vent de travers, nous mouillons sur la côte sud-ouest de l’ile d’Itaparica. Cinq autres voiliers sont déjà là. En face de nous, le village d’Itaparica avec son imposante église. A l’autre extrémité, la marina (deux pontons ici aussi). Après le bruit et l’animation incessante de Salvador, nous passons au calme quasi absolu d’un coin de « campagne ».

L’eau est à une température qui me convient, 32°. Ce sera mon premier bain « américain ». Se baigner dans de l’eau chaude, une chance en même temps qu’un vrai bonheur.

Cette étape d’Itaparica et celles du même genre qui vont suivre, sont, pour moi, des occasions de faire le deuil de la transatlantique dont je me sens orphelin. Pas ordinaire ça, orphelin d’une transatlantique. L’arrivée sur terre qui, dans d’autres circonstances, a réjoui de très nombreux navigateurs, m’a été difficile. La perte de cette immensité vierge et bleue qui a été notre quotidien des jours durant, n’est pas chose facile. Le soleil et sa comparse la lune, le balai des dauphins, les oiseaux me manquent… A des degrés divers, nous en ressentirons l’impact tous les trois. Cette traversée initiatique est comme une entité en elle-même. Je devrais plutôt dire : « a été ».

L’arrivée à Salvador me confronte également, après un mois de vie et de navigation communes, à la solitude. Et cette fois, loin, très loin de nos contrées. De ce fait, sept mois et demi après mon départ de La Rochelle, je suis dans une nouvelle étape du voyage.

Entre Équateur et Tropique du Capricorne, je retrouve toutes les caractéristiques des pays dits chauds. La température et le climat, les baignades, les pendules à l’heure solaire avec un soleil qui se lève peu après cinq heures et se couche à dix-huit heures, la végétation, les fruits… J’ai acheté du « jacques » (très gros fruit dont on mange une partie de l’intérieur fait d’alvéoles avec noyau dans chaque) que je n’avais pas goûté depuis longtemps, vu des pommes cannelles… Je suis plus que jamais perdu pour les hivers longs et froids de la France hexagonale et d’ailleurs. Une confirmation s’il en était besoin.

 

Mardi 12 mars 2019 –

Nous partons pour la journée afin d’explorer le rio Paraguaçu. Nous commençons par traverser la partie de la baie qui nous en sépare. La rivière est large, bordée de végétation dense et verdoyante dont une bonne partie est constituée de palétuviers (mangrove). Très agréable si l’on excepte les quelques centaines de mètres d’installation de barges à pétrole et des infrastructures qui vont avec. Nous planterons l’ancre en face du couvent quelque peu décrépi de Sao Francesco avant de rebrousser chemin, sécurité oblige. Jolie balade en tous cas.

 

Vendredi 15 mars 2019

Christine devant prendre l’avion le soir même, nous revenons à Salvador dans la matinée. Arrivés suffisamment tôt, nous en profitons pour faire un tour supplémentaire dans la ville historique. Je saisis l’occasion pour acheter de la cachaça chez Cuco (ils ont une cave très bien garnie). Trois bouteilles de blanche, une bouteille d’ambrée vieillie en fut.

 

Dimanche 17 mars au mardi 2 avril 2019

Vraiment seul cette fois, je reprends la direction d’Itaparica. Mon havre de paix local. Je me remets au mouillage face à la partie sud de la ville, à proximité des pontons de la marina. Cela me permet de débarquer facilement en annexe et de la laisser en sécurité. A ce sujet, l’essence du moteur hors-bord achetée en Espagne étant épuisée, j’en ai acheté à Salvador. Dès l’instant où je l’ai utilisée, le moteur s’est montré capricieux puis a fini par ne plus vouloir démarrer du tout. Aux dires des habitués, un classique du genre compte tenu de la qualité médiocre de l’essence vendue au Brésil. C’est Valmin* qui l’a remis sur pied et m’a fait la leçon sur le comment s’y prendre.

Itaparica est une petite ville dont le dynamisme appartient au passé. Elle a donné son nom à l’ile qui la porte (ou l’inverse). Je lui trouve beaucoup de charme. Dans sa partie nord, à la pointe de l’ile et à proximité de la plage, le fortin type Vauban de la marine nationale. Murs au blanc pur, canons noirs en décoration. Plusieurs rues partent de là, dont celle qui longe le bord de baie côté Est et abouti à la marina. En son milieu, la place principale, superbe. Quatre restaurants, deux ou trois boutiques (vêtements, bibelots…) dont les façades colorées attirent l’œil. Quatre très grands et gros arbres qui apportent une ombre bienvenue et sèment leurs fruits au sol. On y mange pour quelques euros au son et au volume de la musique locale. Très agréable. Les caïpirinhas y sont excellentes. Quelques mètres plus loin, l’église principale. Robuste bâtisse en cours de réfection. A l’autre bout de la ville, la marina est de style moderne, sans intérêt. Cinquante mètres à côté, une des attractions de la ville, la fontaine publique. Elle draine un public important de consommateurs-remplisseurs. Elle affiche trois cents ans au compteur. Trois cents ans durant lesquels elle aura délivré gracieusement son eau de source à la population locale. Chacun vient avec ses récipients, petits et grands pour faire sa provision. L’eau est excellente au goût. Pendant les deux jours que Soa a passé au ponton (panne moteur d’annexe oblige), j’ai rempli mon réservoir d’eau de boisson avec moyennant plusieurs allers et retours (100 litres). Pour finir, un peu au milieu de la ville un grand bâtiment en « L » qui accueille bistrots et cantines locales. J’y ai déjeuné presque chaque jour (voir Any* ci-dessous).

Cette ville calme, à taille et rythme humains, est un havre de paix. Ici comme ailleurs au Brésil et comme au Portugal, les rues sont pavées. Une marque de fabrique en guise de filiation sans doute. Avec Malpica en Espagne, Itaparica est le coin de terre où j’aurai passé le plus de temps durant les désormais huit mois de ma balade maritime.

Soa est au mouillage dans la partie de la baie qui donne vers le Sud-Est. Les côtes du continent sont loin ce qui dégage un grand espace visuel, parfait pour les couchers de soleil. Certains, parmi ceux que j’ai pu observer, comptent parmi les plus beaux que j’aie vus (photo). Plusieurs bateaux sont à l’ancre ou sur bouée. A quelques centaines de mètres, une bande de sable blanc qui découvre à marée basse (clin d’œil à l’ilot blanc de Mayotte). C’est l’occasion, pour les ramasseurs, de faire le plein de coques, celles-là mêmes qui serviront dans la confection des « maqueca de peixe » des cantines et restaurants. En apnée, les plongeurs ramassent d’autres coquillages aux belles couleurs roses. Ils finissent aussi dans les assiettes. Dans le sable, on trouve également une grande quantité de ce qui reste d’un oursin plat au doux nom de « clypéastéroïde » dont les dessins sont superbes de géométrie. Ils sont parfois surnommés « dollars du sable ». La première fois que j’en avais vu, c’était à Madagascar près de Majunga. La pêche traditionnelle au filet est encore bien présente. Les barques sillonnent les eaux plates de la baie. J’ai vu une pêche de raies peu commune tant leur nombre était important. Les pêcheurs évoluent à la rame ou utilisent un moteur antédiluvien à la sonorité très spécifique. Comme à Madagascar encore, certains de ces moteurs ont un arbre d’hélice très long qui fait un tout avec le moteur et plonge dans l’eau par-dessus le tableau arrière des barques. Dans ce cas, l’ensemble sert aussi de gouvernail. Rustique, simple, fiable.

Durant mon séjour, j’ai nagé quasi tous les jours, fait de la gym et du vélo. Ça fait beaucoup de bien. Mon vélo de courses (notez le pluriel), s’est révélé très pratique. Il m’a permis de me ravitailler dans le seul « hypermercado » à proximité ou presque, puisqu’à quinze kilomètres environ plus au Sud. Sacoches prévues à cet effet, caisse plastique par-dessus le bien nommé porte-bagages, sac à dos pour finir. L’essentiel de la route était situé en bord de baie. Très agréable. Meilleure solution que le taxi, sans parler du fait qu’un peu d’activité physique ne fait pas de mal. Pour l’anecdote, ici, dans ce coin de Brésil, je pense être le seul cycliste du pays à porter un casque, ce qui m’a valu quelques regards pour le moins étonnés. Scootéristes et motards préfèrent porter les leurs autour du bras que sur la tête… ça fait certainement plus chic.

Durant mon séjour, j’ai fait de la confiture de bananes à la mode de « Marcelle », ma voisine rochelaise. Avant mon départ, elle avait accepté d’en faire en ma présence pour que je comprenne mieux le choix des bananes (très mûres et tachetées), la quantité de sucre, les autres ingrédients, la cuisson… sans oublier un soupçon de rhum. Pour tout dire, je suis content du résultat. Merci Marcelle.

J’ai également mis à profit l’étape d’Itaparica pour faire confectionner une toile de protection qui couvre la partie supérieure des boudins de l’annexe. Juciera* s’en est agréablement et efficacement chargée.

Les chevaux sont très présents au Brésil. Leurs cavaliers les montent aussi bien dans la rue que dans les chemins de terre et les champs. Ils sont aussi mis à contribution pour tirer les charrettes encore nombreuses ici. Souvent en liberté, on les voit brouter le long des routes. Peu habituel pour nous.

Côté navigation, ce que je craignais se révèle juste… trouver des équipiers ici est une gageure (trop loin, trop compliqué, trop cher, doutes sur la sécurité…). Je commence donc à envisager sérieusement d’effectuer la remontée du Brésil vers la Guyane, en solitaire. Deux mille milles environ soit l’équivalent ou presque d’une transat France – Antilles. Dans le meilleur des cas, deux ou trois escales. Si Joao Pessoa (500 miles) présente toutes les caractéristiques pour y faire un arrêt dans de très bonnes conditions (je dois de toutes façons y changer les batteries du bateau), les autres points d’arrêt éventuels sont plus incertains… Je vais étudier cette question avec l’un des responsables de la marina de Joao qui connait bien ce tronçon de côte. L’échéance de mon visa au 30 mai et de cette même échéance des douanes pour Soa, ne me laissent de toute façon pas vraiment d’autre choix.

 

Mardi 3 au jeudi 5 mars

Ayant fixé mon départ pour Joao Pessoa (marina de Jacaré à neuf kilomètres de la ville) à jeudi, je repars ce matin mardi pour ma dernière visite à Salvador. L’étape est incontournable tant pour les derniers ravitaillements que pour l’établissement de l’indispensable sésame de sortie de la région (établi par la « Capitainerie » équivalente aux Affaires Maritimes de chez nous qui en profite pour prévenir le port de destination de notre arrivée). J’y accoste en milieu de journée.

Mon document de sorti a été signé en un quart d’heure tout compris l’après-midi même. Très rapide et sympa.

Mardi soir, après m’être offert un dernier tour de ville historique (le Pelourinho, superbe), m’être fait un auto portrait devant une peinture murale que j’apprécie particulièrement (une femme noire), je me suis autorisé une caïpirinha chez Cuco, là même où, Valérie, Marc et moi avions bu notre première caïpirinha brésilienne. Une manière de boucler la boucle.

J’ai consacré ma matinée du mercredi à faire les courses. Mercado Sao Joaquim pour les fruits et légumes (ainsi que chips de bananes à la cannelle…), Supermercado Perini (pour les riches) où j’ai trouvé du pain qui ressemble à du pain.

L’après-midi, j’ai fini de préparer Soa, rangement et nettoyage, moteur d’annexe fixé sur son support dans les balcons…

En fin d’après-midi, j’ai fait une dernière visite au Mercado Modelo tout proche et y ai dégusté ma dernière caïpirinha salvadorienne sachant que je vais en être sevré pendant au moins huit jours !

Jeudi, 11h, après avoir repris la météo, installé l’hydrogénérateur, acheté la langouste qu’un pêcheur a eu la bonne idée de venir me présenter (7 €), je largue les amarres. Cinq cents milles m’attendent si le vent me permet de naviguer en trace directe. Beaucoup plus si je dois tirer des bords. Je table sur six à huit jours. En termes de navigation solitaire sur une distance semblable, une grande première pour moi. Quelques interrogations, bien sûr, mais une certaine excitation aussi…

Allez, c’est parti !

Didier

Jacaré 28.04.2019

 

Premières impressions brésiliennes

Au terme de ces cinq semaines passées à Salvador et dans la baie de Bahia de Todos os Santos, quelles impressions ?

Alors oui, bien sûr, le carnaval. Si l’on ne sait pas qu’il prend ses racines dans la religion et le calendrier de celle-ci, il est difficile de s’en rendre compte. Il illustre et combine des marqueurs forts de la culture brésilienne, un sens évident de la fête et du prendre plaisir, l’omniprésence de la musique et de la danse, un rapport au corps très décomplexé.

En tous lieux et quasi à toute heure, la musique aux décibels musclés, est présente. Dans des lieux spécifiques, bien sûr, mais aussi dans d’autres moins habituels pour nous. Beaucoup de voitures voient leur coffre entièrement squatté par des enceintes énormes. Ampli à fond, coffre ouvert, c’est un déversement de bruit qui les accompagnent à l’arrêt comme en déplacement. Les bateaux de promenades, très prisés, sont équipés de sonos impressionnantes, on y mange abondamment, on y danse en chantant… Assis dans la rue devant chez lui, il n’est pas rare qu’une personne ait sa sono à côté d’elle. Quasi chaque maison écoute « sa » musique… la cacophonie est souvent au rendez-vous.

Un rapport aux corps très décomplexé. Il s’agit d’abord et avant tout, d’être à l’aise sans se soucier du regard des autres. Cela doit évidemment faciliter la vie. L’idée du culte du « corps de rêve » qui est couramment véhiculé chez nous quant aux brésiliens et/ou brésiliennes, en prend un sérieux coup. La surcharge pondérale (comme on dit élégamment et pour ne pas dire plus) est la règle huit fois sur dix chez les femmes, un peu moins chez les hommes. Parmi ces derniers, certains sont des adeptes assidus de la musculation. Les maillots de bains féminins sont conformes à ce qu’il s’en dit, petits ou minuscules et très échancrés… notamment dans leur partie postérieure. En ville, le short est la tenue de rigueur chez les femmes. Leurs autres vêtements, ajourés ou non, laissent le plus souvent découvrir une (bonne) partie de leur corps. Les peaux sont le plus souvent dorées.

En signe de salutation ou de remerciement c’est le « pouce levé en l’air » version gladiateurs qui est utilisé. Mis à toutes les sauces (simple salutation, remerciement…), on en prend vite l’habitude.

La « capoeira » est une autre institution. Art de combat afro-brésilien à l’origine, elle intègre des éléments de danse et de figures acrobatiques. Très esthétique. Elle s’affiche en démonstration au son du tambourin, dans de très nombreux espaces. Les pratiquants réguliers sont d’une grande souplesse et ont des corps d’athlètes magnifiquement sculptés.

La caïpirinha, mélange de cachaça (alcool blanc proche du rhum), de citron vert, de sucre et de glaçons est la boisson phare. Elle se déguste à la paille (plastique bien sûr). Fort bonne ma foi. A ses côtés, la bière est omniprésente. Les bouteilles individuelles ont des contenances jusqu’à 60 cl. Le vin est presque anecdotique et pas fameux en général. La nourriture n’est pas très variée. Fromages et pains sont quasi inexistants. Il faut parfois chercher pour trouver de l’eau gazeuse. A l’inverse, les fruits sont nombreux, variés, beaux, bons et pas chers. Les oranges ont une couleur verte. Elles sont excellentes. Dans certains restaurants on paie en fonction du poids de ce qu’on a mis dans son assiette…

La société parait ici faire le grand écart. Un très grand écart. Entre une classe restreinte très aisée et le reste de la population, le vide intersidéral. Le salaire minimum est de 1000 réals soit 250 € environ. Ce qui fait très, très peu pour vivre au vu de certains prix de la vie courante (10 € la recharge de téléphone). Aux côtés des tours géantes et rutilantes, le plus généralement situées en bord de mer et farouchement gardées, beaucoup d’anciens édifices vraisemblablement très beaux dans le passé, sont en ruine. Le cœur des villes historiques présente une très belle architecture et de superbes bâtiments dont de très nombreuses églises. J’ai assisté à une cérémonie dans l’une d’entre elle qui faisait une large place à la musique, guitariste compris. Ça change !

Sur le plan de la navigation de plaisance, les brésiliens sont adeptes du bateau à moteur, le plus gros possible, avec la sono qui va bien et fort. Quelques voiliers se battent en duel, mais ils sont très peu nombreux. Les infrastructures (ports) sont elles aussi très peu nombreuses et loin de nos critères européens. L’insécurité régnant sur les mouillages isolés, alors qu’il en existe un grand nombre de toute beauté, réduit drastiquement les possibilités de déplacements et de visites. Dommage car le pays est à la fois magnifique et attachant.

A l’exception des moments où ils sont au volant de leur voiture, les brésiliens sont souriants, sympas et accueillants.

Reste le problème de la langue… pas facile au quotidien. Le traducteur de Google constitue une aide très précieuse.

 

Plaisirs de la rencontre, portraits

Je débute ici, bien tardivement d’ailleurs, une rubrique qui me parait incontournable tant la rencontre est une composante majeure du voyage.

Dominique

A tout Seigneur, tout honneur. Dominique, français de soixante-deux ans, installé depuis vingt-huit ans au Brésil, est l’âme du Terminal Nautico, la plus sympa et pratique des deux marinas de Salvador de Bahia. Il est la première personne que nous ayons vue à notre atterrissage de transat. Un paradoxe… Nous faisons 2100 milles pour arriver au Brésil et on « tombe » sur un français ! En réalité, une vraie et authentique chance. Attentif, prêt à rendre service, prolixe en explications, commentaires, recommandations quant à la sécurité, il nous a été d’une aide immensément précieuse. L’éclairage qu’il nous a donné du Brésil m’accompagnera tout au long de mon séjour dans ce pays paradoxal. A la fois dans son rôle mais aussi bien au-delà. Un professionnel de qualité, en même temps qu’un cœur tendre. Tous mes vifs remerciements à lui, à toi.

André

Le hasard est parfois étonnant. Marianne, qui a navigué avec moi du Maroc au Canaries m’envoie un sms pour me dire qu’elle est à… Salvador ! Elle ne sait pas que nous avons choisi cette ville pour atterrir puisque nous devions initialement rejoindre Recife. Elle et son ami belge-brésilien, André, la quarantaine, sont au Mercado Modelo à cent mètres !!! Je fais donc la connaissance d’André, charmant garçon parlant un français impeccable. C’est la première fois qu’il monte sur un bateau comme Soa. Il en est enchanté. Son regard est celui d’un enfant émerveillé. Loquace, nous avons bavardé un très long moment… Une rencontre inattendue et très sympa.

Juciera et Enzo

Juciera, la mère, quarante-cinq ans environ, tout sourire, la peau dorée. Vive et débrouillarde. Elle élève seule son fils Enzo, une dizaine d’années. Elle l’a eu avec un français qui a vécu ici dans le passé et est parti vivre ailleurs ensuite. La complicité affective qui les lie, elle et Enzo, est palpable. Il l’accompagne le plus souvent.

Juciera, dont ce n’est pas le coup d’essai, a réalisé la housse de protection de mon annexe pour l’équivalent de 150 € de main d’œuvre (salaire minimum ici, 250 €), hors tissu. Cerise sur le gâteau, elle a trouvé le même Sunbrella gris clair que celui de mes toiles latérales de cockpit. Elle m’avait été conseillée et présentée par Jack et sa femme (équipage de français installé à Itaparica). Après avoir fait un patron directement sur l’annexe (film plastique transparent, marquage au feutre), elle a fait et cousu l’ébauche de la toile qu’elle est venue présenter. Elle a alors repéré les découpes à faire (poignées, supports de pagaie, bouchons de gonflage…). Deux jours après elle a fixé elle-même la toile sur l’annexe, photos et sourires compris.

Frank

Français de 55 ans. Une tenue vestimentaire dont il se moque visiblement, son look n’étant à l’évidence pas sa préoccupation, des « tatanes » très fatiguées, des locks dont il est difficile de savoir depuis combien de temps ils n’ont pas connu le shampoing… Ancien de la marine marchande, il navigue seul depuis 5 ans. Arrivé d’Afrique du Sud, il va boucler son tour du monde en revenant en France. Il a prévu de vendre son bateau pour en acheter un autre plus grand… et repartir. Chapeau le marin, chapeau le parcours. C’est lui qui m’a indiqué la cantine d’Any.

Any

La petite serveuse de ma cantine préférée. Vingt ou vingt-cinq ans. Elle officie en cuisine et sert à table sans se départir d’un large et agréable sourire. A mon arrivée, habitué désormais que je suis, elle me salue gentiment, me gratifie d’un sourire, me demande si, comme d’habitude, je veux une cerveza (bière) puis dégaine son portable et Google pour me faire connaître le plat du jour en français ou anglais suivant les cas : moqueca de peixe ou moqueca de carne (sorte de ragoût de poisson ou de viande cuit avec tomates et oignons, accompagné à minima de riz, de haricots, de sauce piment). Any trouve d’ailleurs que je consomme beaucoup de piment (sans doute assez rare pour un étranger). Simple, équilibré, pas cher et bon… pour 4 € le plat et 2 € la bière de 60 cl (Petra ou Devassa bonnes elles aussi).

La cantine-cuisine est une pièce unique ouverte sur deux côtés opposés, d’environ cinq mètres sur cinq. Tout s’y joue au vu de tous. Cinq ou six tables type jardin la jouxtent de chaque côté. Rien de compliqué, du simple et pratique. Jovial et chaleureux, le patron est lui aussi très sympa.

Valmin

Mon mécano d’Itaparica. La cinquantaine, peau sombre, allure débonnaire d’un grand adolescent qui se traine un peu, Valmin a ausculté et réparé mon Tohatsu 9,8 CV qui, comme la plupart des autres moteurs hors-bord, ne goûte guère l’essence locale constituée d’un mélange peu orthodoxe. C’est Daniel (voir ci-dessous) qui me l’a vivement conseillé (en lieu et place d’un autre, formellement déconseillé). Valmin a soigneusement démonté et nettoyé le carburateur (leçon pour moi, photos à l’appui), les bougies, les filtres… et c’est reparti même si le rendement n’est, à l’évidence, pas aussi bon qu’avant avec l’essence européenne. Tout ça avec le sourire, les explications par le geste, la démonstration par la photo pour… 18 €.

Robert et Armelle

Robert, que j’ai le plus vu, a 68 ans. Il est à l’évidence très en forme, bronzage compris. Cela fait cinq ans qu’ils naviguent, tout particulièrement au Brésil. Sur le point de rentrer en France pour plusieurs mois (ils rentrent régulièrement), ils devraient remonter vers les Antilles en fin d’année civile. Ils naviguent sur un Allure 45’ dériveur aluminium dont l’architecte est le même que le mien. Bien qu’il s’agisse là d’un beau et bon bateau, Robert trouve Soa très à son goût (il est venu à bord plusieurs fois). Sa casquette rigide sous laquelle on tient debout (rare), son carré avec vision sur l’extérieur, son système de relevage de l’annexe.

Taximan

Le taximan d’un certain âge (le mien peut-être) qui nous prend en charge, Christine et moi, un soir de carnaval pour le retour au port, est chanteur. Il nous interprète durant la course, plusieurs de ses chansons. Il a une très belle voix. Pas fréquent quand même comme type de rencontre. Sa conduite s’en ressent, elle est quelque peu approximative. Au final, un excellent moment passé avec cet homme vraiment charmant.

Daniel, Juliana et Lili

Daniel, cinquante-six ans, est franco-brésilien. Il parle les deux langues. Après avoir passé une partie de son enfance au Brésil, vécu en France, il est revenu s’installer au Brésil. Il vit aujourd’hui avec Juliana et leur petite fille blonde de deux ans, Lili, à bord de leur catamaran mouillé à Itaparica.

De presque soixante pieds, ils l’ont intégralement construit de leurs mains, bôme et mat tournant compris. Impressionnant. D’une grande technicité, remarquable en termes de finition, le bateau fourmille d’idées pratiques (récupération et filtrage de l’eau de pluie…). Un modèle du genre à la logeabilité grand « XXL ». A côté, Soa est minuscule. Évidemment parfait pour y vivre bien.

Le hasard des choses étant parfois étonnant, ils connaissent bien Antoine et Céline, mes amis des Sables d’Olonne. Ils se sont rencontrés lorsque Shana, le dériveur alu réalisé par Antoine, est passé à Itaparica, il y a de cela plusieurs années. A l’époque, Daniel avait été impressionné par le niveau de finition de Shana, comme il l’est d’ailleurs aujourd’hui par celui de Soa.

Les amis de mes amis étant… Apéro un soir à bord de Soa, apéro et repas le lendemain et veille de départ pour moi, à bord de « Call me Breeze ». Moments fort agréables de partage et d’échanges divers, choix de vie, valeurs…

En plus de l’aspect convivial, toujours sympa quand on est seul, ils m’ont fourni beaucoup d’informations pratiques, de liens Internet, de cartes marines, etc.

De mon côté, je leur ai donné les vidéos qu’Antoine et Céline ont réalisées durant leurs presque deux tours du monde, dont celle sur le Brésil. Nous en avons regardé un bout ensemble.

A mon départ, Daniel a fait des photos de Soa sous grand-voile à l’aide de son drone… angle de prise de vue plutôt inhabituel et très sympa.

Merci à eux, à vous.

Didier Tabaraud Le Fer

Jacaré 28.04.2019

Cet article a 2 commentaires

  1. Bonjour, super bien décris, je vis au Brésil 6 mois par an et je m’y retrouve. Le reste de l année je navigue. Juste un commentaire, il manque toujours dans les reportages et témoignages les adresses des marinas et les bons plans côté tarif.
    Merci

  2. Bonjour Patrick,
    Merci pour cette appréciation et a suggestion.
    A compter de mon prochain fil de l’eau, j’intégrerai les éléments demandés.
    Bien sincèrement,
    Didier

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